Collection Le passé immédiat

Alma Rosé. De Vienne à Auschwitz.

Richard Newman & Karen Kirtley



Le plus beau compliment qu’Alma pût faire à l’orchestre, se souvient Anita, était d’estimer que son père, Arnold Rosé, eût apprécié de les entendre jouer. « Elle nous parlait souvent de lui et nous dit à plusieurs reprises – c’était une quasiprémonition – que si l’une ou plusieurs d’entre nous survivaient au camp, il nous faudrait aller voir Arnold et lui parler de l’orchestre. » Lors d’une interview donnée à la BBC en 1996, Anita fut amenée à se prononcer sur les qualités musicales de l’orchestre. La réponse ne vint pas immédiatement. Anita cherchait ses mots. « Lorsque j’y repense, j’ai du mal à répondre à cette question, finit-elle par dire. Nous n’étions pas aussi mauvaises que nous l’aurions dû, étant donné qu’il n’y avait pratiquement aucune professionnelle parmi nous. Mais Alma Rosé, étant Alma Rosé – c’était le chef d’orchestre, oui – elle avait mis la barre extrêmement haut. » Alma « avait-elle compris que c’était la seule manière de garantir la vie sauve aux musiciennes » ? À cette interrogation, Anita répond de la manière suivante : « Je ne crois pas qu’elle ait été poussée par la peur – la peur des SS, celle d’être gazées si nous ne jouions pas assez bien pour eux. Je ne crois pas. C’était plutôt une évasion dans… la perfection […]. Dans le contexte, cela semble complètement absurde1. » Manca Švalbová – une jeune déportée juive de Bratislava, étudiante en médecine, pour laquelle Alma avait une grande affection et qu’elle surnommait le Dr Mancy – estime elle aussi qu’Alma retrouvait sa liberté dans la musique. Sans musique, disait le Dr Mancy, Alma était comme un oiseau aux ailes ensanglantées, se heurtant aux barreaux de sa cage. La musique lui permettait de prendre son envol, de quitter Birkenau, « comme si elle avait recouvert le camp d’un cache-lumière2».

1. Anita Lasker-Wallfisch, interviewée par Sue Lawley dans le cadre de l’émission de BBC 4, DesertIsland Disks,août 1996.
2. Les propos attribués à Manca Švalbová proviennent d’entretiens accordés à Richard Newman (Luba Pavlovicova-Bakova assurait la traduction simultanée) en 1983 et 1985 dans sa Bratislava natale. Le Dr Švalbová devint une pédiatre de renom après la guerre. Elle consacre tout un chapitre à Alma dans ses mémoires, Vyhasnuté oci [Les yeux éteints], qu’elle rédigea en 1947, lorsque le souvenir d’Auschwitz était encore des plus vivaces. L’ouvrage ne parut pas avant 1964 en Tchécoslovaquie. Le Dr Hermann Langbein, membre de la résistance d’Auschwitz et plus tard chef de file en Autriche des recherches sur la Shoah, traduisit en allemand quelques extraits de Vyhasnuté oci (entre autres, le chapitre sur Alma) sous le titre Erloschene Augen ; le manuscrit de cette traduction, qui n’a pas été publiée, est conservé dans les archives du Centre de documentation autrichien sur la résistance (Vienne). On doit à Fred Ullman, le défunt mari de Lisl Anders, une des chanteuses des Wiener Walzermädeln, la traduction en anglais des mêmes pages. Manca Švalbová, le « Dr Mancy », est morte à Bratislavale 30 décembre 2002.

Journaliste et ami d’Alfred Rosé, le frère d’Alma, le Canadien Richard Newman (19212011) entame à la fin des années 70 la rédaction de la présente biographie, une enquête de plus de vingt ans qui le conduit à retrouver une centaine de témoins à travers le monde pour retracer en détail le parcours de la jeune musicienne viennoise.

Traduit de l’anglais (Canada) par Anne-Sylvie Homassel
Format : 150 × 225 mm
495 pages
Broché avec rabats
ISBN : 979-10-93176-15-4
Parution : le 16 novembre 2018